LE SOI EST LA COMMUNAUTE HUMAINE ET UNIVERSELLE

"Le Soi, communauté humaine universelle au coeur de la Psyché ?" Pierre Trigano propose cette contribution :

"Jung précise dans Les Racines de la conscience (1954, op. cit. pp. 490-491) que l’inconscient est certes porteur d’un « subconscient » d’où viennent toutes les distorsions psychiques (chaos des archétypes dans leurs oppositions unilatérales) mais aussi d’un « supraconscient » (le Soi) qui est comme « un second système psychique existant à côté de la conscience (du moi) », et qui est le véritable sujet supraconscient de la psyché, réunissant harmonieusement toutes ses figures.

Le centre supraconscient régulateur de la psyché Comment se forme cette supraconscience ? Un passage de Jung dans Réponse à Job (op. cit. p. 237) nous aide à le comprendre. Il y écrit que l’on peut faire la constatation empirique qu’il existe dans l’inconscient collectif un archétype de la totalité (le Soi). Celui-ci met les archétypes en rapport entre eux selon une volonté propre, indépendante du moi, et qui se manifeste spontanément dans les rêves. Jung ajoute « qu’il ne lui parait pas improbable » que cet archétype de la totalité possède de lui-même « une position centrale » dans l’inconscient (collectif) qui le rapproche de l’image de Dieu (…) Chaque archétype pris singulièrement est unilatéral et en opposition avec d’autres, ce qui génère les dissociations et crises psychologiques. C’est la position du Soi, du centre, qui peut au contraire les faire se rencontrer, et s’intégrer l’un l’autre, chacun prenant « conscience » de la position de l’autre et se transformant à son contact au lieu de s’exclure mutuellement, chacun se différenciant en s’articulant avec l’autre. Le Soi, en tant que totalité dialectique procédant du centre de la psyché, est le point de vue qui travaille à réunir les contraires dans la psyché et donc à guérir le moi de ses dissociations. Ce point de vue est supraconscient parce qu’étant le centre, il dispose de toute l’expérience immémoriale de toute l’humanité depuis son origine condensée par tous les archétypes de l’inconscient collectif. Il connait également de l’intérieur, pourrait-on dire de manière intime, le point de vue du moi conscient, et il fait « s’alchimiser » les uns avec les autres pour ouvrir un chemin d’unité dans la vie symbolique des individus . En tant que tel, le Soi se révèle bien comme « le noyau, le centre, le principe ordinateur » de l’inconscient collectif comme l’écrit Jung dans Mysterium Conjunctionis (1956, T. II, op. cit. p. 37). En tant qu’archétype de la totalité, il ne peut être rangé au niveau de tous les autres archétypes, car il les « centre », c’est-à-dire les réunifie en lui-même en totalité harmonieuse. En cela, il est le sujet supraconscient de la psyché, quasiment la présence divine (ou le Saint Esprit) à l’œuvre au cœur de celle-ci, transcendant le moi conscient et l’inconscient. C’est pourquoi Jung, porté là totalement par sa découverte merveilleuse du Soi comme centre, ose le définir dans son livre Aïon (op. cit. p. 243) par la définition lumineuse qu’en donne le texte sacré de l’Inde, les Upanishad : « (Il est) celui qui habite dans tous les êtres et qui est distinct de tous les êtres, que les êtres ne connaissent pas, dont le corps est tous les êtres, qui est ton âme, ton guide intérieur, l’immortel ».

Le guide intérieur transcendant Il est « distinct de tous les êtres », car le Soi n’est pas le moi mais le guide transcendant du moi. Il est « ton guide intérieur » parce qu’il est comme l’indique Jung (dans sa Correspondance, T 2 p. 296), « l’unification virtuelle de tous les opposés ». Cette unification est proposée comme chemin d’initiation au moi conscient à travers les symboles des rêves. Elle cesse d’être virtuelle pour devenir en acte comme processus concret d’individuation lorsque le moi dans l’analyse accepte de recevoir consciemment son point de vue qui le transcende (de rêve travaillé en rêve travaillé). Alors, il se laisse « travailler » par la supraconscience du Soi. Sa conscience se transforme et s’élargit progressivement. L’individu s’affranchit des représentations qui l’aliènent et se renouvelle au cours de ce processus . Nous comprenons ainsi que le Soi a certes besoin du moi conscient, mais non pas pour que celui-ci lui résiste ; pour qu’il accepte au contraire consciemment son alliance, sa guidance. Il est « ton » guide intérieur. Le Soi comme centre de la psyché propose en effet un chemin éminemment personnel au moi de chaque individu. Etant le centre qui réunit toute la psyché en totalité harmonieuse, il intègre pour ainsi dire de l’intérieur le point de vue personnel du moi conscient aussi bien que le point de vue des archétypes de l’inconscient qui l’affectent. Il propose ainsi toujours un chemin d’individuation adapté à la situation personnelle de l’individu. Aussi est-il sans doute possible de décliner le concept du Soi avec un pronom personnel, parler effectivement de « mon Soi » et de « ton Soi ». Mais on constate que Jung le fait de moins en moins au cours de son œuvre : il se contente de plus en plus majoritairement de parler « du » Soi sans lien personnel. N’oublions pas en effet que, comme le disent les Upanishad : « il habite dans tous les êtres ». Le Soi s’exprime certes de manière personnelle pour chaque être, mais il est d’abord fondamentalement le centre unique de l’ensemble de l’inconscient collectif de l’humanité. Il est agissant au même moment (bien que de manière différentielle) dans tous les êtres. Il est un principe transcendant traversant le psychisme de tous les êtres, et Jung en arrivera même à considérer qu’il traverse également la séparation apparente entre psyché et matière, pour générer des synchronicités (coïncidences signifiantes) riches en symboles dans le monde partagé par tous les êtres humains. Il est pour ainsi dire le Soi transcendant de l’humanité et le fond psychique de l’univers dans sa totalité, « l’Ame du monde » dont parlent les Anciens. C’est pourquoi Jung en arrive à écrire dans sa correspondance (lettre à Dorothée Hoche du 30 avril 1953 ) : « C’est un malentendu complet (et c’est le contraire de ce sur quoi j’ai toujours insisté) que de croire que le Soi est une concentration sur le moi-même ». Dès lors, il est en fait impropre de parler de « mon » Soi ou de « ton » Soi, car en réalité le Soi est le centre transpersonnel unique qui nous traverse, nous transcende. Le Soi ne peut en rien appartenir au moi, bien qu’il se manifeste personnellement à chacun, en chacun. Compte tenu de cette inscription éminemment personnelle, Jung ajoute dans la lettre précitée que « chaque Soi (entendez : le Soi en chacun) a la propriété de faire partie du Soi de tous les Soi, et le Soi de tous les Soi se compose des Soi particuliers (c’est-à-dire : du Soi qui s’exprime particulièrement en chacun). Dans cette lettre, Jung associe ce Soi universel au Christ intérieur « qui est relié à tous (les êtres) ». C’est donc en vérité le Soi, centre unique et supraconscient de l’inconscient collectif de l’ensemble de l’humanité, disposant de l’information de toutes les expériences humaines sur la Terre depuis l’origine, porteur de toutes les sagesses évolutives, qui est le guide, la source intérieure de réconciliation et de guérison adaptée à chacun, là où il se trouve précisément dans son évolution. C’est en ce sens que nous pouvons dire que le Soi est ce centre supraconscient en chacun de nous qui constitue la communauté humaine universelle. Dans la mesure même où nous constatons des synchronicités entre la psyché et la matière, nous pouvons même affirmer qu’il est la communauté consciente de l’univers entier et que par lui nous sommes partie prenante de cette communauté. Il est temps pour les humains d’en prendre conscience pour mettre un coup d’arrêt à la destruction de la nature (et de l’humanité). Sinon, nous nous mettrons en très mauvais rapport avec le Soi qui assurément, devra à nos dépends mettre un coup d’arrêt à l’inflation de nos moi." Pierre Trigano ; à partir de mon livre : Psychanalyser Jung, tome 1