texte de Pierre Trigano:

 

La sagesse naturelle des rêves

Les rêves donnent l’accès à une sagesse naturelle qui vient de l’inconscient : personnelle à chaque individu, sa finalité est d’initier le rêveur à une voie de dépassement très concret de ses conflits ou contradictions intimes. Le chemin de l’analyse de rêves ne laisse aucun domaine de notre existence hors de son champ d’action et nous oriente toujours dans le sens d’une refondation de la vie en alliance harmonieuse des contraires. Le symbole qui vient spontanément à notre rencontre, de l’intérieur de nous-mêmes, dans l’expérience du rêve, véhicule, selon Jung, une pulsion de vie qui est en elle-même source d’harmonisation intérieure, encore largement méconnue par les théories psychologiques les plus en vue.

Si nous assumons de nous confronter à elle dans l’analyse, elle nous accompagne fidèlement de l’intérieur et tend à faire de notre vie un grand œuvre alchimique de transmutation positive des blessures.

L’analyste de rêves a une fonction humble d’interprète de la langue du symbole. Il n’impose aucune vérité de l’extérieur mais est formé pour faciliter au rêveur l’écoute subtile de cet accompagnement symbolique qui se manifeste de l’intérieur de lui. C’est pourquoi nous pouvons dire que, dans l’analyse, le « psychanalyste réel » est le Soi, le centre transcendant de la psyché qui s’exprime directement au travers des rêves et des synchronicités vécus par le rêveur. L’analyste- praticien n’est qu’un « psychanalyste symbolique » qui encourage le rêveur à découvrir dans les rêves de celui-ci la direction intérieure du Soi et à s’y abandonner. Il est un facilitateur de cette écoute et symbolise la voie qui mène au Soi.

Jung insiste pour que l’on reconnaisse le rêve comme un matériau objectif, structuré comme un tout cohérent, dans lequel chaque détail, chaque symbole est essentiel. Ce que Jung entend par matériau objectif, c’est qu’il résiste aussi bien aux projections du rêveur qu’à celles de l’analyste. Les deux doivent se réunir ensemble autour du « troisième » qui est le rêve du rêveur, expression symbolique du Soi, pour le contempler suffisamment longtemps afin de confronter les associations du rêveur et les suggestions d’interprétation de l’analyste au matériau objectif du rêve. L’analyse d’un rêve demande ainsi une ascèse du moi, tant celui du rêveur que celui de l’analyste, car il est tellement facile, hélas, de balancer n’importe quoi sur un rêve à partir de la toute-puissance mentale du moi. L’ascèse en question est encore plus essentielle pour le moi de l’analyste, car celui-ci est toujours devant son patient en danger d’inflation du fait qu’il est auréolé par celui-ci du pouvoir du spécialiste et mis à la place du Soi. Il suffit qu’il ait un peu de bagout pour faire gober au rêveur n’importe quoi sur son rêve qui ne tienne aucun compte du matériau objectif de celui-ci.

Sur la base de cette ascèse, un chemin très pertinent d’initiation intérieure se dessine ainsi, sous la direction du Soi, de rêve travaillé en rêve travaillé, auquel le rêveur comme l’analyste s’abandonnent. C’est un chemin de création continue de conscience qui impacte aussi bien l’analyste que le rêveur. Les deux sont engagés dans une alchimie subtile qui, pour se dérouler, a besoin que l’on se soumette au rythme non-violent d’une lente infusion, je l’ai dit, de rêve travaillé en rêve travaillé. Dans mon cheminement, j’ai appris à remettre en question le mirage des thérapies brèves après y avoir adhéré. Aucune névrose, aucune souffrance ne se règle en une seule séance de thérapie de quoi que ce soit. On peut donner l’illusion à un patient de vaincre un symptôme d’un « claquement de doigt » avec une forte parole ou une forte technique. Mais c’est un leurre. On n’aura fait que favoriser une inflation de son moi qui peut lui donner l’illusion d’un renforcement, un peu comme une « ligne de cocaïne ». Mais une fois rentré chez lui, dans son monde habituel, le symptôme reviendra de plus belle. Jésus, qui était un fin connaisseur de la psyché le disait bien en termes imagés :

« Quand l’esprit impur sort de l’homme, il va et vient dans les endroits arides à la recherche d’un repos qu’il ne trouve pas. Alors il se dit : je vais réintégrer ma maison d’où je suis sorti. En arrivant, il la trouve libre, nettoyée et décorée. Alors, il s’en va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui. Ils y entrent et s’installent. Finalement, l’état de cet homme est pire qu’auparavant. » (Math., 12, 43-45).

 

Il en est ainsi parce que l’on méconnait la toute-puissance unilatérale des archétypes. Jung les définit comme des puissances colossales, des « géants » au sein de l’inconscient collectif. Il ne faudrait pas laisser croire au moi de l’individu qu’une simple prise de conscience mentale ponctuelle soit suffisante pour desserrer leur emprise. Lui donner cette prétention, c’est le plonger dans l’inflation (« la ligne de cocaïne ») qui a toujours des conséquences néfastes (comme la cocaïne) pour la santé psychique et physique du sujet.

L’enjeu est que l’archétype dominant sorte de son unilatéralité et se « marie » avec les autres archétypes qu’il repousse pour s’ouvrir une véritable union harmonieuse, multilatérale, des contraires au sein de la psyché. Et le Soi lui seul connait le chemin subtil de création de conscience pour desserrer vraiment son emprise et transmuter son unilatéralité. Et c’est, je l’ai dit un chemin non-violent de lente et douce infusion, de rêve travaillé en rêve travaillé.

 

L’oracle de l’hexagramme 57 du Yi King (traduction Etienne Perrot) exprime ce mouvement de manière très pertinente :

« Le doux, réussite par ce qui est petit. Il est avantageux d’avoir ou aller. Il est avantageux de voir le grand homme ».

Le grand homme étant bien évidemment le Soi qu’il nous faut rencontrer dans le chemin de l’analyse. Le commentaire qui accompagne l’oracle dans le Yi King est très éclairant :

« La pénétration opère des effets progressifs et invisibles. On ne doit pas la réaliser par des moyens violents mais par une influence ininterrompue. Ces effets frappent moins le regard que ceux obtenus par surprise mais ils sont plus durables et plus complets. ».

Quand on se met fidèlement à son écoute, le Soi opère par douce pénétration non violente. Eloge de l’infusion.

Pierre Trigano.